TOP HAT 🇫🇷

Top Hat, Théâtre du Châtelet

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En 2021, on a raté, avec une tristesse infinie, la nouvelle production de Anything Goes au Barbican Theatre. La metteuse en scène et chorégraphe américaine Kathleen Marshall présentait à Londres le travail né à Broadway quelques années plus tôt. Aujourd’hui, c’est le Théâtre du Châtelet qui accueille sa nouvelle mise en scène : Top Hat.

Après Cole Porter, Kathleen Marshall s’attaque à un autre monument, Irving Berlin. Parmi les pères fondateurs de la comédie musicale américaine et du Great American Songbook, il est sans aucun doute l’un de nos génies favoris. Ce revival tourne depuis le début de l’année à travers le Royaume-Uni et on mesure notre chance de pouvoir assister à une représentation à Paris ce soir. Top Hat est une adaptation assez littérale, et libre, du film de Mark Sandrich (1935), classique de l’Age d’Or du studio RKO, avec Fred Astaire et Ginger Rogers. Littérale parce que le scénario (mince comme du papier cigarette) est parfaitement respecté. Et à la fois libre, parce que l’adjonction de nombreux numéros musicaux permet d’étoffer des rôles qui manquaient parfois de profondeur. Ainsi chaque interprète a l’occasion de s’exprimer, de briller, et de donner davantage de chair à son personnage, aussi secondaire soit-il.

Les deux adaptateurs Matthew White et Howard Jacques ont donc choisi, en 2011, de piocher dans le vaste répertoire d’Irving Berlin afin de nourrir Top Hat. Et on doit bien reconnaître que chaque chanson s’insère parfaitement dans le récit. On a même du mal à retrouver les morceaux originellement présents dans le film. Comme on l’a sous-entendu, le livret est conforme à la légèreté attendue dans un musical hollywoodien de l’entre-deux-guerres. Fred Astaire trouvait l’écriture un peu tarte. Nous on préfère « légère ».

Personnellement, je révère ces comédies musicales pour deux raisons. D’abord, elles sont bourrées de joie et d’insouciance. Ensuite, elles annoncent l’arrivée de mon genre hollywoodien préféré, la screwball comedy (la comédie de remariage selon la traduction française ballote). De fait, il ne se passe pas grand chose de remarquable dans Top Hat. Le film et le spectacle sont néanmoins des bijoux, grâce à leur charme insensé et grâce aux numéros assez époustouflants. Le plus célèbre est bien sûr Cheek to Cheek, au cours duquel Ginger Rogers semble littéralement voler, à peine soutenue par les bras de Fred Astaire.

Il y a quelque chose de réjouissant dans le fait de voir sur scène deux interprètes racisés reprendre des rôles rendus iconiques par Astaire et Rogers. On connaît l’origine des claquettes, art hybride aux multiples influences (notamment irlandaises), pratiqué par les esclaves aux Etats-Unis, puis popularisé par le danseur noir Bojangles (Bill Robinson). Dans une interview, Philip Attmore dit que ce rôle est pour lui un double hommage : à Fred Astaire, et aussi à Bojangles et aux danseurs noirs effacés de l’Histoire. Et cantonnés à Hollywood, même dans les comédies musicales, à des rôles de domestiques.

L’esthétique du film est savamment transcrite sur scène. On retrouve avec plaisir le talent de Peter McKintosh dont avait admiré les créations dans Hello Dolly ! au Théâtre du Lido. Une immense arche Art Déco occupe toute la scène et abrite un décor tournant, lequel se transforme tantôt en chambre d’hôtel londonien, tantôt en patio de pension vénitienne. Un jeune danseur américain débarque à Londres pour un nouveau spectacle. S’ensuit une série de quiproquos entre son producteur un peu couard et sa femme un peu revêche, un designer italien très latin, un majordome anglais très british, et surtout la jeune première. D’abord Jerry et Dale (le couple de protagonistes) se détestent. Ensuite ils s’aiment. Puis ils se méprennent. Enfin ils se re-aiment. J’ai l’air de sous-entendre que l’écriture ne vaut pas tripette. C’est faux.

Si l’intrigue ne pèse pas lourd, les dialogues en revanche sont fins et souvent drôles. On rit beaucoup dans Top Hat. Et on vient pour être éblouis par la musique et la danse, davantage que par l’histoire. La direction musicale de Luke Holman nous séduit inconditionnellement. On a vu son travail sur le répertoire de Gershwin lors de la fastueuse production de Crazy For You au Gillian Lynne Theatre en 2023. On l’avait adorée. Avec un orchestre de seulement douze musiciens, il réussit ici à insuffler toute la vitalité et l’enthousiasme qu’on attend. J’ai honnêtement pensé qu’ils étaient bien plus nombreux. C’est un plaisir immense d’entendre en live ces chansons qu’on écoute si souvent. Chez nous, le vinyle Ella Fitzgerald sings the Irving Berlin Songbook ne décolle pas de la platine. Alors entendre résonner tous ces cuivres et voir cette musique s’incarner à travers les corps de cette fabuleuse distribution, ça nous ravit.

Dans le rôle principal, on découvre Philip Attmore. Récipiendaire du Astaire Award (aujourd’hui renommé Chita Rivera Award) pour son interprétation dans Shuffle Along, il nous a laissé bouche bée plusieurs fois. C’est un prodige des claquettes, d’une rapidité, d’une précision, d’une virtuosité impressionnantes. Ses solos sont des instants suspendus. Le public fixe ses souliers vernis, et ressent l’énergie qui irradie dans tout son corps jusque’à son grand sourire. Les claquettes, c’est l’art de la joie, certes. Mais Philip Attmore rajoute joyeusement une couche de joie dans son travail et nous en jette les étincelles. On ne peut que gober les mouches et sourire à notre tour face à un tel don de soi. De la même manière, les pas de deux entre Philip Attmore et Nicole Lily-Baisden sont délicieux. Le couple se forme et se déforme, au gré des numéros. C’est la jeune héroïne qui a d’ailleurs les répliques les plus cinglantes. Entre deux quolibets, elle incarne à merveille la jeune première ingénue et crée des moments de grâce avec son partenaire, notamment dans le fameux Cheek to Cheek.

Enfin, comme dans tous les marivaudages, la deuxième intrigue amoureuse est souvent très savoureuse. Moins enamourée, et plus spirituelle, elle permet à Clive Carter et Emma Williams, amants matures et désillusionnés, d’interpréter la fabuleuse chanson Outside of that, I love you, une ode à la passion haineuse. Entre ces deux couples, on trouve aussi un majordome fou de travestissement (James Clyde) et un styliste italien qui interprète Latins know how dans un numéro qui fleure le striptease burlesque (Alex Gibson-Giorgio). Ces quatre-là dynamisent l’écriture et, pour la narration, représentent des ressorts comiques drôlement fiables.

Le Théâtre du Châtelet nous a résolument régalés en nous présentant ce spectacle. C’est un vrai cadeau d’assister à l’incarnation des classiques d’Irving Berlin, avec de tels talents. Top Hat, c’est un spectacle sophistiqué, vibrionnant et un peu campy. A l’image de ses mélodies délicates et éthérées. Je crois qu’on le dit après chaque spectacle, mais vu ce que le monde nous jette entre les pattes, on se love avec une joie sincère dans ce tourbillon d’insouciance et de paillettes. En sortant, je pensais à cette chanson des années 30, popularisée par Billie Holiday : « You go to my head / And you linger like a haunting refrain / And I find you spinnin’ round in my brain / Like the bubbles in a glass of champagne ». Voilà, Top Hat, c’est comme les bulles d’un verre de champagne.

https://www.chatelet.com/

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