INTO THE WOODS 🇫🇷

INTO THE WOODS, Bridge Theatre

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En 2014, j’ai découvert Into The Woods au théâtre du Châtelet, dans une mise en scène de Lee Blakeley. Ce soir-là, mon obsession pour Stephen Sondheim a commencé. Depuis lors, j’ai tout écouté, tout lu, vu tout ce que je pouvais voir. Alors la semaine dernière, on a filé à Londres pour retrouver Into The Woods sur la scène du Bridge Theatre.

Ecrite en 1986, résultant d’une nouvelle collaboration entre Stephen Sondheim (la musique et les paroles) et James Lapine (le livret), c’est probablement l’une des oeuvres les plus célèbres de Sondheim. Sans doute largement inspirés par la lecture Carl Jung et Bruno Bettelheim, les auteurs piochent dans les contes, creusent sous les apparats, modèlent leurs personnages. Il ne reste des princesses et des ogresses que la coquille. Couronné d’une flopée de récompenses, Into The Woods est une relecture brillante et actuelle des figures de nos enfances.

C’est pour ça qu’on était particulièrement excités à l’idée de retrouver ces personnages qu’on a tellement écoutés. Vous avez peut-être vu le film réalisé par Rob Marshall en 2014. On vous conseille plutôt l’enregistrement du cast original de Broadway (1987) mené par Bernadette Peters. Lors du spectacle Sondheim’s Old Friends créé au Gielgud Theatre, juste après le décès de Sondheim, elle nous avait diantrement émus en interprétant Children Will listen.

Bref, ça tombe bien qu’on aime beaucoup Into The Woods, puisqu’on est au premier rang, le nez au ras des comédiens. Le spectacle débute sur le proscenium devant un fond de scène noir. Une fois les équilibres chamboulés dans chaque conte, le rideau se lève. On a entendu un « Wow » commun. On l’a probablement lâché aussi. Les décors de Tom Scutt (aussi responsable des costumes, d’ailleurs) et les lumières de Aideen Malone donnent vie à une forêt majestueuse, et créent une impressionnante sensation de densité, de profondeur, de vertige presque. Peu à peu, elle devient à la fois le théâtre et le personnage principal de l’intrigue. Matrice, refuge, prison, sépulture, la forêt est l’espace où les contes se croisent puis s’entrechoquent.

Guidé par un narrateur, un couple de boulangers cherche à lever le sort jeté par une Sorcière (une formidable sorcière camp, campée par Kate Fleetwood) et croise tour à tour le Petit Chaperon Rouge, son Loup et sa Mère-Grand, Cendrillon, sa famille, Raiponce, leurs princes, Jack, sa vache sous le bras, son haricot dans la poche et sa mère à ses trousses… Le livret pourrait ressembler à une énième lecture tordue des contes de fées. Mais le génie de Lapine et Sondheim tient évidemment dans la réécriture complète d’une oeuvre. Faussement naïve, et vraiment profonde, Into The Woods explore les tourments des archétypes, en en faisant des êtres humains sensibles et complexes, soumis à un destin de conte, évidemment bien trop puissant.

Pendant le second acte, la forêt se fait progressivement plus sombre, au gré des crépuscules qui s’enchaînent. On ne peut qu’admirer tout le travail de création visuelle, la mise en scène si ludique de Jordain Fein, jusqu’au design des animaux animés. On avait déjà contemplé son talent lors de la reprise de Fiddler on the Roof au Regent Park’s Open Air Theatre en 2024, où sa collaboration avec Tom Scutt avait créé des merveilles. 

Une mise en scène ludique et audacieuse, donc. Dans un décor unique, les personnages s’enfoncent dans une forêt poussant jusque dans les cintres et les coulisses, jouant avec le moindre élément, découvrant une nouvelle planque derrière un tronc, une tour derrière un arbrisseau, une géante au-dessus du public. L’autre élément ludique de la comédie musicale, c’est évidemment l’écriture de James Lapine et Stephen Sondheim. Outre la Sorcière, l’humour émane beaucoup de deux personnages admirablement ridicules : les deux princes (Oliver Savile et Jacob Fowler), incarnations du patriarcat défaillant et émasculé, qui chantent leur très drôle Agony. On rit vraiment beaucoup dans Into The Woods, d’un rire souvent sombre et libérateur.

Les affaires qui se trament devant nous recouvrent un sacré champ de malheurs ayant deux points communs : la perte et l’abandon. Comme dans chaque conte, les personnages vont outrepasser, transgresser et survivre. Comme dans nos vies, survivre face au loup, à l’ogresse, au prince. Les trajectoires, de tragédie en tragédie, nous parlent d’émancipation et de transmission. Et comment, dans l’adversité cruelle du conte ou de la vie, on se dépasse et on choisit sa famille. Malgré ses fausses allures de récit féérique, Into The Woods ne délivre pas vraiment de morale. Sondheim a souvent parlé de son enfance, sinon malheureuse, du moins peu heureuse, entre deux parents absents. Sans doute y-a-t-il un peu de lui-même dans la tristesse de Raiponce et la sensibilité de Jack (d’ailleurs c’est un plaisir de retrouver Jo Foster sur scène après l’avoir adoré dans Why am I so Single ? l’an dernier).

On ne va pas citer chacune et chacun mais le cast est réellement brillant. Et sert la partition de Sondheim avec une joie vraiment très communicative. D’autant plus depuis le premier rang. L’orchestre dirigé par Mark Aspinall est parfait aussi, et offre une interprétation tonique d’une musique complexe, parfois dissonante, toujours harmonieuse. 

On a vraiment adoré cette production sophistiquée, sombre et lumineuse, facétieuse et poignante. On a adoré retrouver Sondheim sur scène, comme un compagnon qu’on suit, de loin en loin, depuis douze ans. Mais qui n’a pas changé, toujours plein d’humanité. Et de sarcasme. Mais surtout d’humanité. Elle nous est livrée dans un moment suspendu, lorsque Chumisa Dornford-May, Hughie O’Donnell, Gracie McGonigal et Jo Foster (Cendrillon, le boulanger, le Petit Chaperon Rouge et Jack) chantent le morceau le plus émouvant du spectacle : No One is Alone. Les yeux brillaient et le public reniflait de concert. On a ri, on a pleuré. On est surtout sorti époustouflés par ce spectacle et par l’engagement de tant de talents au service d’une grande oeuvre de Sondheim. Puis on a traversé le Tower Bridge sous le crachin et la bise pour bien nous rappeler qu’on avait quitté l’ardente forêt des contes. 

Into The Woods au Bridge Theatre

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